Textes et illustrations
Patrick Commecy
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Fable des Amériques

La couleur des Oiseaux

Illustration: P. COMMECY

Au début du début des temps,
Inti, le Dieu-Soleil indien
avait fort à faire : le printemps
et les quatre saisons, les matins
et les crépuscules enflammés,
toutes les plantes à faire pousser,
monter, descendre les marées,
réchauffer l’eau, dorer les fruits,
en bref, tenir le Monde en vie,
travaillant jusqu’au soir
d’un côté de la terre,
recommençant, au noir,
sur l’autre hémisphère.
Et bien que Grand Ordonnateur
de la Lumière et des Couleurs,
il n’avait pas trouvé le temps
de colorier tout comme il faut.

Les oiseaux notamment
souffraient de ce défaut.
Il les avait laissés tout gris,
tout griffonnés comme des brouillons,
si gribouillés comme des chiffons,
que les rats semblaient plus jolis !
Au point que les oiseaux, meurtris,
partirent en délégation
se plaindre au Dieu-Soleil Inti.
Celui-ci les trouva si gris,
si tristes et mal finis
qu’il en rougit de confusion
et prit cette décision :

« En tant que Grand Chef de rayons,
en charge des quatre éléments,
je veux qu’on mette en bataillons
de l’horizon au firmament
toutes les sortes de nuages.
Cumulez les nimbus
sur plusieurs étages !
Regroupez les stratus
en grand embouteillage !
Ajoutez à la charge
jusqu’au moindre brouillard !»

Quand le ciel fut tout blanc,
il lança cet appel :

« En tant que Maître à bord du Ciel,
je donne l’ordre à tous les vents,
petites bises et grands blizzards,
vents du large et vents du Sahel,
Zéphyr, Mistral et Harmattan,
de bousculer tous ces nuages.
Mettez les sens dessus de souffle,
j’en veux un grand carambolage,
un gros grabuge, un grand barouf !»

Et des nuages entrechoqués
un déluge se mit à tomber.
De la pluie sous formes diverses,
en crachins, en rafales, en averses.
Alors le Dieu-Soleil Inti
alluma si fort ses lumières
qu’un arc-en-ciel fit, dans la pluie,
tout le tour de la Terre.

Les oiseaux volèrent jusqu’à lui
pour se jeter dans ses couleurs.

Le jaune teinta le Canari
et le bec du Merle siffleur.
L’Ibis se fit rouge tout entier,
le Cardinal prit le violet.
Le rose habilla les Flamands
dans un costume un peu voyant.
L’Oiseau de Paradis fut bleu.
Devinez le choix du Pivert ?
Quant aux Perruches, paire par paire,
elles prirent une couleur pour deux.
Le Perroquet, toujours farceur,
fit le clown dans chaque couleur
et le grand Toucan des Aztèques
dans tous les tons, piqua du bec.
Ainsi tout ce qui portait des plumes
repartit dans de jolis costumes.

Sauf le plus petit, le plus gris,
le plus riquiqui des oiseaux,
le si minuscule Colibri,
qu’on l’appelle aussi oiseau-mouche.
Car ne sachant voler si haut,
il était resté seul, sur la touche !

Le Dieu-Soleil, prenant pitié,
émit cette brillante idée :
« Chers oiseaux venus par milliers,
en chahutant dans l’arc-en-ciel,
sur la Terre vous avez jeté
mille milliards de taches de couleurs.
Je sécherai chacune d’entre elles
et les transformerai en fleurs.
Le Colibri, seul, y boira.»

Depuis, l’oiseau ne s’en prive pas :
il s’enivre de rouge, prend un vert,
passe à l’orange quelquefois,
reprend du bleu pour le dessert,
un jaune indigo en cocktail,
et, du bec jusqu’au bout des ailes,
il est devenu, depuis lors,
l’oiseau le plus multicolore !

Voilà pourquoi, chaque matin,
dès que le Dieu-Soleil revient,
tous les oiseaux le remercient
en gazouillant à tour de rôle,
et les fleurs ouvrent leurs corolles,
pour un hommage sans parole.

Et le Colibri,
grâce au Dieu Inti,
depuis lors s’appelle
“l’Oiseau arc-en-ciel”.