Textes et illustrations
Patrick Commecy
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Fable de la Méditerranée

Le Marin et le Savant

Un marin athénien emmène sur une île
un savant de la ville, philosophe érudit.

Le caboteur est lent, et le savant s’ennuie.
Le matelot de pont, pour se montrer civil,
fait la conversation au noble passager,
lui parle du beau temps, autant que de la pluie,
de Méditerranée et de la mer Egée,
des caprices des Dieux, des affres de la vie,
parle du peu qu’il sait, qui tiendrait sans effort
de tribord à bâbord, de la proue à la poupe,
de la quille au sommet de sa vieille chaloupe.

Le Marin et le Savant dans la tempête

Il dit ces petits riens qui font passer le temps
et font le quotidien de tous les pauvres gens.

De biens vulgaires propos aux oreilles du savant,
qui prend cela de haut et raille le marin :
«Connaissez-vous cela et savez-vous ceci ?
Non ? Vraiment ? Pas du tout ? Vous n’y entendez rien ?
Eh bien, mon pauvre ami ! Sachez ce que l’on dit :
vivre dans l’ignorance n’est vivre qu’à moitié ! »

Et voici le lettré qui entre en conférence.
Il se met à parler comme l’encyclopédie,
ose des citations, entendues de Platon,
verse dans la litote, s’agissant d’Aristote,
aligne de longs vers en évoquant Homère
puis soudain développe une fable d’Esope.
Il étale sa science d’Euclide à Pythagore,
il cite la Pléiade, il déclame, il pérore,
il s’écoute, il divague, s’emporte tellement
que bientôt il explique au marin de métier
les marées et les vagues, leur pourquoi, leur comment,
les usages nautiques, et l’emploi du sextant,
les moeurs des goélettes, les voiles des goélands,
ou l’inverse peut-être, selon comme vient le vent…

Mais le navigateur l’entend distraitement,
bien plus préoccupé par le grain qui s’annonce...
Une tempête issue des cauchemars d’Ulysse
secoue l’embarcation de ses coups de semonce.

« Pardonnez ma question, n’y voyez pas malice,
-lance le matelot au donneur de leçons-
je n’ose la poser, mais…savez-vous nager ? »

La réponse en un mot, est fort brève : c’est non.
L’aveu à peine dit, une lame de fond
se soulève et détruit la coquille de noix.

Le marin y survit,
sauvant sa demi-vie,
et le savant se noie
perdant toute la sienne,
sans que l’idée lui vienne
d’appeler à son aide
le principe d’Archimède.

Même les grands esprits
ont un maître : leur corps.

Sans de bonnes amphores,
pas de vin de grand prix.